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NIGERIA Alors que le président Olusegun Obasanjo sera reçu demain à Paris par Jacques Chirac
La guerre du pétrole menace d'embraser le delta du Niger
Premier producteur de pétrole du continent africain, premier également de par sa démographie avec plus de 130 millions d'habitants, le Nigeria est un géant de l'Afrique. C'est aussi un pays qui, en dépit d'énormes difficultés, tente de se réformer. Aujourd'hui débarrassé de la dictature des militaires, le Nigeria a longtemps été tenu pour le mouton noir des Etats corrompus. Sous l'impulsion du président Olusegun Obasanjo, les autorités se sont lancées dans d'importantes réformes et revendiquent une lutte ouverte contre la corruption. Au titre de la présidence de l'Union africaine (UA), le chef de l'État nigérian s'est impliqué – sans guère de succès jusqu'ici – dans de nombreuses médiations en Afrique. Présent en France depuis lundi, le président Olusegun Obasanjo devrait être reçu demain à l'Elysée par Jacques Chirac. L'ordre du jour est chargé. Il sera surtout question de bilatéral, bien sûr, puisque la France est le deuxième investisseur étranger au Nigeria. Mais de nombreux dossiers africains devraient être abordés. A l'ordre du jour en particulier, la crise au Togo. Voisin de ce petit pays francophone, l'immense Nigeria anglophone s'est efforcé d'être un médiateur très actif. Afin de crédibiliser une diplomatie française en difficulté, Paris compte bien sur le soutien du géant de l'Afrique...

Port-Harcourt : de notre envoyée spéciale Sixtine Léon-Dufour
[25 mai 2005]

«Oil City» : Port-Harcourt, capitale de l'Etat pétrolier de Rivers et siège des compagnies pétrolières internationales installées au Nigeria, vit au rythme de l'or noir. De nuit comme de jour, des torchères crachent leurs flammes à la périphérie de la ville, au milieu des marécages et plus loin, au large du golfe de Guinée. Traversant des villages miséreux et des amoncellements d'ordures, les employés de Shell, Chevron et autres Exxon, dans un ballet aux allures de rituel, empruntent des routes défoncées, au volant de leurs grosses voitures aux vitres teintées, pour rejoindre leur site de travail. Quand ils ne restent pas en vase clos dans leurs «compounds», ces campements hautement sécurisés, souvent ceints de barbelés.

L'insécurité règne dans le delta du Niger, et jusque dans la ville de Port-Harcourt. «Les expatriés qui vivent ici sont des pionniers, confie un diplomate. Ils mènent une existence difficile, parqués sur leurs sites, obligés de se soumettre à des règles de sécurité très strictes et à une corruption géné ralisée.» C'est dans ce contexte que François Loos, ministre délégué au Commerce extérieur, est venu soutenir le moral des troupes et préparer la visite en France du président nigérian Olusegun Obasanjo, en rappelant que «la France n'est pas seulement liée à l'Afrique francophone, nous sommes le deuxième investisseur au Nigeria, derrière les Etats-Unis». Difficile en effet pour Paris, dont la diplomatie en Afrique est de plus en plus contestée, comme au Togo et en Côte d'ivoire, de se passer du géant anglophone...

Environ mille Français, trois fois plus d'Américains et presque autant de Britanniques vivent à Port-Harcourt. Une vie à part, avec un confort à l'occidentale ou presque, mais coupée de la réalité de cette ville tentaculaire et agressive. Car en dépit des immenses profits de l'industrie pétrolière – le Nigeria est le premier producteur du continent et le sixième mondial – les trois quarts de la population (135 millions d'habitants) vivent dans une extrême pauvreté. Cédant au mirage pétrolier dans les années 70, le pays a totalement délaissé l'agriculture et ses industries traditionnelles comme la pêche.

Depuis quelques années, cette situation engendre des violences meurtrières dans la région. Dans le delta du Niger, une guerre civile pétrolière menace. Les populations locales sont de plus en plus frustrées de voir cette richesse leur échapper. «Le boom pétrolier a rendu la vie des locaux beaucoup plus difficile», explique Nalaguo Chris Alagoa, directeur de l'ONG pro-Natura. «Ils sont pour la plupart illétrés, ils ne comprennent pas pourquoi ils n'ont pas de travail, pourquoi il n'y a que trois routes pour desservir cette région qui compte près de 10 millions d'habitants. Alors au fil des ans, ils sont devenus plus gourmands, plus agressifs...» Les plus décidés n'hésitent plus à saboter et à attaquer les sites de production, conduits dans cette guerilla par un Robin des bois des marécages, Mujahid Dokubo Asari, chef autoproclammé de la Force volontaire du peuple du delta du Niger (FVPDN).

L'homme que l'on dit âgé d'une quarantaine d'années possède une villa luxueuse à Port-Harcourt, équipée des toutes dernières technologies. Il a lancé, en septembre dernier, «une guerre totale contre le gouvernement d'Obasanjo» et se targue de pouvoir lever une armée de bandits de 5 000 hommes. Son but ? Garder le contrôle d'une zone d'extraction illégale qui lui permet de détourner à peu près 100 000 barils par jour... qu'il raffine lui-même dans des installations de fortune.

Total en a fait les frais, il y a quelques mois dans un site de production mineur de la région de Warri. Bilan : cinq morts. Le groupe français, qui produit localement 271 millions de barils par jour, a partiellement résolu le problème en se concentrant désormais sur le off-shore, c'est-à-dire les forages en haute mer.

Pour autant, les compagnies pétrolières ne veulent pas lâcher cet eldorado. Shell produit 1 million de barils par jour, la moitié pour Exxon et Chevron. Et les Etats-Unis, qui absorbent déjà 43% du pétrole nigérian, entendent augmenter leurs importations du golfe de Guinée de 7 à 15% dans les années à venir. Tout particulièrement du Nigeria dont les réserves prouvées sont de 30 milliards de barils, soit près de 4% des réserves de l'Opep. «Nous allons accroître notre production de pétrole de 2,6 millions de barils par jour, aujourd'hui, à 4,1 millions dans les années à venir», assure Edmond Daukoru, le M. Pétrole du gouvernement nigérian. Cette manne est un atout maître pour Obasanjo, qui entend bien monnayer son pétrole contre l'annulation de la dette abyssale du Nigeria : près de 28 milliards d'euros.